Exils (nouvelle, 2009)

Louis tourna la poignée de la porte d’entrée, elle était difficile. Enfin la porte s’ouvrit. Louis regarda le ciel gris et morne, écrasé. Puis il referma doucement sa porte, et se mit à marcher, vite, sur le trottoir droit de la rue. 

Une semaine, déjà, qu’il n’était pas sorti de chez lui. Un manteau de solitude sur les épaules. Qu’avait ‘il donc fait ? se demanda t’il, perplexe. Il avait un peu regardé la télévision mais Louis ne l’aimait pas beaucoup. Non, une semaine, ça n’était rien, des bulles de temps qui s’écoulent, passent et crèvent. La  plupart  de ces jours, louis était resté dans le silence de sa maison, disponible au rien, attentif à l’infini, laissant venir en lui, à lui, la vie avec son charroi d’émotions, de réflexions sans fin, de rêveries. Ce qu’il aimait c’était cette sensation de n’être que le mouvement, le tic-tac de l’horloge du salon. Dans ces moments là,  il ne pensait plus, il était le temps, son battement de cœur qui bat. Louis oubliait tout alors, sa misère, sa solitude, le téléphone qui ne sonnait pas ou plus. Il aurait pu, il le savait, rester des jours encore, fasciné par ce battement, sur le canapé, le visage légèrement de côté pour surveiller le mouvement régulier des aiguilles sur l’horloge. 

C’était une vague furieuse, venue de très loin. Cela arrivait généralement après de longues heures dans le silence pur. A peine troublé par les bruits assourdis du dehors. Un cri d’enfant ou une motocyclette bruyante qui passait dans la rue. Au bout d’une heure, deux heures, le silence prenait lentement possession de lui. Une nouvelle dimension, les yeux ouverts ou fermés. Louis ressentait le début d’une harmonie possible entre lui et le monde. Mais seulement dans ce silence assourdissant, cette torpeur, ce calme, louis alors, aimait. Oui, il aimait tout, il comprenait,  il acceptait tel un don, une chance, cet ensilencément,  ce recouvrement.                               

Mais parfois, Louis était pris à la gorge, il ne choisissait plus, il subissait. Il aurait aimé briser ce silence à coups de marteau. Un sifflement commençait et enflait à ses oreilles, devenait insupportable. Soudain, l’intérieur de la maison, paraissait à louis, pétrifié, glacé, froid. L’angoisse alors, montrait son visage blanc. Le silence devenait l’ennemi. Vite, une musique, la radio, n’importe quoi sauf ce silence qui était une fuite, qui était une perte. Et louis mettait un disque, mais souvent cela ne lui convenait pas, jurait sur ce rien, brisait un peu plus cette disharmonie, la grâce  avait fuie depuis longtemps, seul restait ce terrible poids, cette pesanteur atroce. Qui lui faisait ressentir  son corps, lourd, pesant, gênant. La musique était étrangère à ce qu’il voyait, à ce qu’il ressentait. Son doigt poussait le bouton d’arrêt. Et aussitôt, quelque chose reprenait  possession de lui, un appel, un écho,  il se réinstallait sur le canapé, le cœur plus léger. Un moment, la dissonance avait eu raison de son équilibre intérieur, un moment il avait douté, de sa santé, de la pertinence d’être là, de s’imposer cet océan  de rien, et pourquoi pas se disait-il, s’en aller, partir sur la pointe des pieds, rejoindre, ce qui enflait à ses oreilles, un appel, un chant ultime. Tout alors se lézardait, se fissurait,  dans le cerveau de Louis. Ce n’était plus de l’angoisse, c’était le doute mou, l’affaissement  du temps qui marche, du temps qui court, vole et plane. Non, le temps était englué, terriblement pesant, d’une marche aveugle, sourde.

 Louis fermait alors les paupières, se laissait surprendre par le sommeil, mais si c’était le jour ou la nuit, il n’aurait pu le dire, emporté qu’il était par l’intensité de cette solitude. Il se heurtait aux meubles, faisait tomber des objets, maladroit, injustifié, inconvenant. Il avait l’impression d’être dans un musée où serait présenté son intérieur avec une petite pancarte : "intérieur de Louis -2010 ". Cela le faisait rire, tout seul. Pas longtemps, son rire mourrait vite, restait un sanglot, une plainte. Et la tristesse venait, sans apparat, nue. Elle le prenait aux heures indécises, molles, de la fin de journée. Aux heures des repas. Lorsqu’il mangeait seul à la table pour quatre. Dans le silence profond, une béance, un trou noir, une blessure. Louis se remplissait en essayant d’oublier la chaise vide en face de lui, il devait survivre à tout cela, à  cette atroce pesanteur, à la réalité de son corps,  à l’espace qui l’avalait tout cru, à cette abstinence de  mots, de sourires, d’amour. Et puis aussi, parfois, il en avait assez de lui-même. Il aurait aimé voir un visage humain, le sien le fatiguait. Juste, voir des lèvres, des yeux mouvants, cette vie, une présence. Mais cela, aussi, passait. Le  reprenait, le happait,  à nouveau, souveraine, l’horloge du salon, cette respiration du temps, une phrase le poursuivait : «  le temps marche debout ». C’était exactement  ce qu’il avait en tête, ce qu’il ressentait : « le temps marche debout ».

 Parfois aussi, la pensée de Louis s’abîmait dans le souvenir, un visage, une phrase, lui sautait à la gorge, prenait possession de lui, pendant de longs moments, immobiles. En apesanteur, hors du temps. L’écho d’une nostalgie très ancienne, montait en lui, telle une après-midi de pluie à la musique monotone, triste et oubliée. Mais pourquoi se souvenir de ça, pourquoi maintenant ? Pourquoi elle où elles ? Son cœur se serrait sous la  mélancolie douce, les gouttes d’eau perlaient au carreau, il se levait, allumait une lampe, se rallongeait,  tout entier à cette émotion subtile. A l’écoute de lui- même, mais aussi de la réalité autour. Ces mots qu’elle lui avait dits, avant. Isolés, ils n’en étaient que plus durs, présents, forts. Ils éclataient dans le silence,  dans cette lumière grise ou la nuit, lorsque réveillé brutalement par je ne sais quels cauchemars, il allumait la lampe et retrouvait son intérieur connu, reconnu, à la place du grand précipice du sommeil.   

C’est pourquoi cela devait avoir une fin ou du moins une coupure, une pause. Louis marchait vite, sur le trottoir de droite,  mais il n’était pas large, louis traversa la chaussée marcha désormais sur le trottoir de gauche. Le supermarché n’était  pas loin. Il fallait bien manger, se ravitailler pour continuer le voyage. Louis pensa à Huysmans et sourit. Arrivé au bout de la rue calme, sur le parking, la présence des automobiles, de leur flux et de leur passage bruyant lui sauta à la gorge. Lui qui venait d’un silence presque pur. Il marcha plus vite, crispé, pour l’instant, il n’avait croisé personne et il redoutait de voir à nouveau ses congénères. Des inconnus, une foule, des corps, des visages, des cris d’enfants. Il s’engouffra dans la porte automatique. L’air chaud, la musique, le brouhaha des voix le frappa mais il continua  à marcher, plissant les yeux sous les lumières blanches. Il n’aimait pas cet endroit. Mais il n’avait pas le choix, il, lui était nécessaire, et puis il s’échappait, échappait à cette conscience de lui-même.

Pendant un moment, peu après le départ de sa femme, il s’y rendait  presque chaque jour. Un besoin d’acheter, de voir des visages, de se sentir vivant. D’être rassuré aussi.  L’odeur particulière, le sol immaculé, les regards. Il essaya de ne pas paniquer, passa devant le vigile, immobile au regard inquisiteur, les bras derrière le dos. Louis n’avait jamais rien volé ici, mais de sentir le regard de cet homme sur lui, il était déjà coupable, déjà voleur.  Il avait remonté le long des caisses et poussa la barrière de métal. Aussitôt il eut cette sensation d’être enfermé, cloitré,  d’être dans un cube sans issue, comme un lapin. Il essaya de se calmer et consulta la petite liste des courses qu’il tenait à la main. Important de  ne pas paniquer, il avait l’impression d’être nu, que l’on voyait à l’intérieur de son cerveau. Ses pensées l’agaçaient, il les chassa en s’emparant d’un pain aux amandes, celui qu’il prenait d’habitude. Il sentait tous ces regards, les enfants, les personnes âgées. Il n’aurait pas dû sortir aujourd’hui regretta t’il. Sous cette lumière blanche qui définissait les visages durement, tout existait dans la laideur,  dans la crudité d’existences absurdes comme la sienne, automatiques, désincarnées,  Il faisait très attention, avait-il l’air normal, banal ? Un coup d’œil à ses vêtements, pas de tache visible ? Il baissait les yeux, ces regards, tout ce mouvement. Une autre phrase, tout en marchant dans le rayon remonta à la surface : "l’aliénation de nos sociétés contemporaines". C’était une phrase qui le hantait, l’habitait. Il ne savait pas bien pourquoi. Ni ce que cela voulait dire au juste, c’était juste là, trainait dans son cerveau. Il regarda le prix des yaourts avec attention, décida de se laisser tenter,  et enfourna ceux de gauche dans son panier en plastique. Il allait un peu mieux, essayait de se rassurer. Il reprit sa marche entre les rayons, là-bas, le vigile, l’œil soupçonneux. Louis prit un air dégagé. Puisqu’il n’avait rien volé…Il tourna à droite vers les sodas,  s’arrêta, reprit à gauche vers les apéritifs. Il écoutait la musique par-dessus le vacarme. Une musique... Louis soupira. Il avait envie de s’enfuir en courant, il se maitrisa.

Il avait besoin de nourriture, il avait faim. Les voix glissaient sur lui. Consommateur, prendre sa place dans la file, payer et le sourire s’il vous plait. A nouveau cette envie de s’enfuir. Très loin, ou tout près chez lui. Indécis, hésitant, entre deux rayons, il sentait qu’on le regardait. Il reprit sa marche, choisit une bouteille de vin, très vite,  sa tête éclatait, son corps disparaissait dans la lumière blanche. Il était loin, si loin.

 Et soudain, comme un signal, retentit dans le magasin, cette chanson des Clash qu’il aimait bien. "Lost in the supermarket". Louis n’aurait pu dire de quoi ça parlait, il comprenait juste les mots du refrain, c’était une compréhension intime, une proximité intuitive, avec cette musique. Louis releva la tête, plus assuré et déboucha sur les caisses. Il détestait ce moment d’attente, ce non-moment, où les gens se jaugeaient, se jugeaient. Vêtements, coupe de cheveux. Et toujours ce vigile qui passait dans son dos, manipulant les paniers avec des gestes brusques. Les caissières étaient pressés, indifférentes. Il dit bonjour, tendit la carte du magasin et s’avança pour réceptionner ses achats. Sur le gilet de Christiane en face de lui, il y avait écrit dans le dos, "posez moi toutes vos questions". Louis n’en avait qu’une : "Que pensez de la vie, de la mort ?".  Il la poserait un autre jour. Pas aujourd’hui. Il était proche de la libération. Du retour chez lui, dans son refuge,  et sa pureté, son silence. Il introduisit sa carte bancaire, frisson de peur : et si elle ne fonctionnait pas ? Problème, monstre, vigile, les autres … "Paiement accepté, retirez votre carte" le cœur battant et triomphant, louis replaça sa carte dans son étui, Encore quelques mètres, l’air libre. Il dit encore : " au revoir, merci !" à la caissière qui ne lui répondit pas, déjà au client suivant. Confus, honteux, il se dirigea enfin vers la sortie, d’un pas vif. Il regrettait  déjà ce moment de vie, de communion avec les autres. Dans la grande messe de l’achat, cette adrénaline, cette angoisse. C’était la vie moderne, il lui faudrait à nouveau l’affronter. S’y colleter. Au passage, le vigile lui sourit, sans bienveillance.

 Un souffle, les portes vitrées s’ouvrirent,  et Louis aspira à pleins poumons, l’air vicié du parking.  Et son ciel gris. Il s’échappait, fuyait presque, sa vie, sa petite vie,  c’était cette fuite,  sur le parking noir en fin d’après-midi. 

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